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Chlef : Les deux faces d’une émeute

vendredi 2 mai 2008

par Ghania Oukazi

Entre le wali de Chlef et le président de la Coordination des associations des quartiers des sites préfabriqués, il y a prise d’otages, celle d’une population et d’une ville en mal de vie. Parce qu’il y a malaise profond.

Secouée par un violent séisme le vendredi 10 octobre 1980, la ville d’El-Asnam ressurgit, depuis, difficilement de ses décombres. Les autorités locales se sont empressées de lui changer de nom pour, dit-on, conjurer le mauvais sort et éloigner la malédiction. Il faut rappeler qu’à l’époque, l’Arabie Saoudite avait conditionné l’octroi de son aide financière pour la reconstruction d’une ville détruite à plus de 90 % par le changement de son nom, El-Asnam voulant dire statues, donc contraire à l’Islam... La ville perdra ainsi ses repères et s’appellera désormais Chlef. Eclatée en sites de logements préfabriqués, elle s’est pliée, impuissante, à de nouvelles moeurs, de nouveaux modes de vie la bousculant jusqu’à ses traditions les plus intimes. Les Asnamis se sont repliés sur eux-mêmes laissant l’informel, l’illicite, l’anarchie, la gabegie et autres autoritarisme et sectarisme régenter leur quotidien. La hogra est devenue de fait, force de loi. Entre gouvernants et gouvernés, le gouffre s’est dangereusement approfondi. Les violentes émeutes qui se sont déclenchées la semaine dernière ont exprimé un rejet de tout ce qui représente l’Etat. Premières cibles des révoltés, les édifices publics notamment sont saccagés et incendiés. « Nous exigeons le départ du wali, sinon, nous n’arrêterons pas, nous mettrons la ville à feu », disent presque en cœur les populations que nous avons rencontrées devant le tribunal de la ville à une heure tardive de la nuit du mardi au mercredi, attendant une hypothétique libération de leurs proches appréhendés depuis dimanche, jour de l’éclatement des premières émeutes. L’étincelle de la révolte, une décision mort-née de l’Etat d’octroyer une aide aux sinistrés pour la reconstruction de leurs logements. 20 000 logements préfabriqués appelés communément « Brariques » ont une durée de vie déterminée. Ils ne devaient donc pas durer aussi longtemps. L’Etat a fait dans le provisoire qui dure comme de tradition. 28 ans après la catastrophe naturelle, la reconstruction de Chlef est plus que jamais d’actualité. Sans résultats probants quand l’Etat se contredit et amende sa propre disposition d’aide, pourtant décidée par le premier magistrat du pays. Rien n’est ainsi véritablement validé en l’absence de rigueur et de volonté politique pour régler des problèmes pourtant récurrents. Beaucoup d’argent devait être débloqué depuis plusieurs années. Les choses sont restées en l’état et l’Etat donne l’air de se dérober incapable depuis 1986 de passer à l’étape décisive de la reconstruction.

« Radar, zone 2 »

Mohamed Yacoubi, le président de la Coordination de wilaya des associations des quartiers des sites préfabriqués en parle dans le détail. 1986, 2000, 2002, 2004, 2006, 2007 à ce jour. « Nous voulons que les autorités publiques débloquent l’aide aux sinistrés sans faire de distinction entre propriétaires et locataires comme décidé par le président de la République. Nous refusons d’aller habiter dans des cités d’immeubles comme le veut le wali.

Nous demandons à ce que ces logements soient donnés à nos enfants qui, depuis le séisme, ont grandi. Nous avons à l’APC 20 000 demandes de logements. Nous exigeons la libération sans condition de toutes les personnes détenues depuis ces dernières émeutes. C’est l’Etat qui les a poussés à agir ainsi, les autorités locales refusent de dialoguer avec les populations », affirme-t-il. Nous l’avons rencontré le soir chez lui dans le site « Radar, zone 2 ». Les habitants avaient, nous a-t-il dit, tous gros sur le cœur, l’affaire des préfabriqués en a été un élément déclenchant. Yacoubi nous raconte comment Chlef s’est transformée en un brasier en l’espace de quelques minutes. « Dimanche, je devais être jugé sur plainte du wali, il y avait au moins 500 personnes devant le tribunal, la défense a demandé le report du procès en l’absence de la personne du wali, c’est-à-dire le plaignant. Visiblement énervé, un policier a frappé un vieux, père d’un citoyen présent sur les lieux et l’a traîné par terre. Le fils fonce sur le policier et lui assène un coup au visage lui écorchant gravement l’oeil, et c’est l’émeute ». Le wali, Mohamed Ghazi, confirme que les préfabriqués n’en sont effectivement que l’élément déclenchant. C’est le mercredi matin très tôt, que nous avons pu rentrer en contact avec lui par téléphone. Lors de notre séjour à Chlef, l’on nous disait qu’il était en réunion non-stop avec les services de sécurité. Il avait aussi quelques heures auparavant reçu la visite de Daho Ould Kablia, le ministre délégué auprès du ministère de l’Intérieur et des collectivités locales. Ghazi cache mal le sentiment de lassitude qui l’habite, notamment quand il affirme que le mouvement de protestation a été manipulé. Par qui ? Il interroge : « comment expliquer que les émeutiers ne se sont attaqués qu’aux édifices publics épargnant ceux privés ? ». Le wali n’est pas le seul à se poser une telle interrogation. « Vous êtes journaliste, vous devez savoir pourquoi, c’est qu’il y a une arrière-pensée politique derrière ça », nous dit un père d’un jeune adolescent embarqué par les brigades antiémeutes.

« Je suis là pour appliquer une politique de l’Etat »

Ghazi parle même « d’une stratégie des commanditaires qui ont tout fait pour atteindre l’université et entraîner les étudiants dans l’émeute, mais Dieu merci, ils n’ont pas réussi ». Autre indice dans ce sens, selon lui, « les 66 jeunes qui ont été arrêtés et que j’ai rencontrés au commissariat avant leur libération m’ont dit qu’ils ont été trompés et m’ont juré qu’ils ne recommenceront pas et qu’ils aideront même au retour au calme. Vous pouvez leur poser la question, nous avons tous leur identité ». Le wali estime par ailleurs, que le tout pourrait être lié à « des enjeux politiques de milieux qui sont contre le troisième mandat ». A la question pourquoi avoir refusé d’appliquer la disposition de la loi de finances de 2007 concernant l’aide aux sinistrés, le wali répond : « je suis un commis de l’Etat, je suis là pour appliquer une politique de l’Etat ». Il est clair que Ghazi n’a pas décidé seul de l’annulation de cette disposition mais que c’est certainement le gouvernement, voire même le président de la République qui a voulu que ce soit ainsi. Pour le wali, la constitution d’une commission chargée de présenter les propositions des sinistrés au Chef du gouvernement est un bon premier pas pour aller vers une solution du problème. « C’est le Chef du gouvernement qui doit arbitrer », a-t-il précisé. Les concernés le voient d’une autre oeil. « Les membres de la Commission sont avec le wali, ils vont tous voter contre nous », nous disent des sinistrés. « Il est normal que les présidents des APC de Chlef et de Chettia en soient membres, ils sont directement concernés, mais il faut qu’ils sachent que j’ai tenu à ce que Yacoubi en fasse partie pour qu’on ne dise pas que les dés sont pipés d’avance ». Ghazi rappelle qu’il a été nommé wali de Chlef en 2003, à mon arrivée, j’ai pris contact avec les notables de la ville et je leur ai dit faites-moi connaître les personnes avec qui je pourrais travailler, je n’ai jamais eu de réponse. Je remarque que les Asnamis vivent dans leurs salons fermés, ils ne veulent pas se mêler de la gestion de la ville ». Bien que las, le wali affirme : « j’ai eu le plaisir de sillonner la wilaya, j’ai rencontré des gens qui reconnaissent les bienfaits de l’Etat au profit du développement ». Les populations, elles, sont unanimes à revendiquer haut et fort son départ l’accusant d’avoir mal géré la wilaya et « de s’être servi tout autant que le personnel qu’il a ramené avec lui ». « Nous sommes gérés par les Tlemceniens, il n’y en a que pour eux, alors que les habitants vivent le chômage et la misère », nous disent des familles entières. « La wilaya a 12,17% de taux de chômage, à plusieurs reprises, nous avons proposé à des jeunes demandeurs d’emploi de travailler dans le secteur des Travaux publics mais ils ont refusé, ils veulent tous être des agents de sécurité, est-ce normal ? », se demande Ghazi. Il fait savoir aussi que « quand nous entendons dire qu’il y a de la corruption administrative, nous disons aux gens, faites des recours, nous sommes là pour vous aider mais rien ».

Terrible fossé et haines profondes

C’est à croire qu’entre les habitants de Chlef et leur wali, il y a un terrible fossé qui s’est creusé attisant ainsi des haines profondes. « Il faut qu’il parte, il faut qu’il parte », entendons-nous dire de partout et dans tous les quartiers de la ville. « Demandez-lui comment les services de sécurité traitent la population, avec quelle humiliation et quel mépris ? Si l’un de nos intellectuels parlent, on le prend on ne sait où et il est tout de suite fiché », nous dit-on. « Je m’inscris en faux contre de telles accusations en tant que responsable et en tant qu’individu, je ne les absous pas, peut-être que certains agents zélés ont eu des comportements de virils surtout durant ces jours de tensions, mais je rejette ces accusations », répond avec insistance le wali. Des propos qui sont loin de rassurer qui que ce soit au regard des familles, qui racontent avec détails et précisions les exactions commises par les services de sécurité tout corps confondu sur de nombreux jeunes et moins jeunes. Celles parmi elles restées de longues heures à attendre devant le tribunal une quelconque information sur le sort de leurs proches arrêtés depuis dimanche dernier, en parlent avec la rage au ventre. Le wali nous a précisé qu’il y a eu 58 personnes mises sous mandats de dépôts, 19 autres placées sous contrôle judiciaire, un jeune libéré et 25 autres devaient être présentés par la gendarmerie, mercredi dernier, devant le juge. Il semble que le calme est revenu dans la wilaya hormis quelques échauffourées sans dégâts et qui ne durent pas. Le procès de Mohamed Yacoubi a été reporté au 11 mai prochain. Entre-temps, le Chef du gouvernement aurait peut-être reçu la commission chargée de lui transmettre les propositions des sinistrés. La ville continuera de panser ses plaies en attendant qu’elle en finisse avec un procès, celui intenté par le wali contre Yacoubi, cet ancien enseignant de l’école « l’Allemand » appelée plus tard « Ben Badis » qui a pratiquement eu dans sa classe, une grande partie de ceux qui constituent aujourd’hui l’élite Asnamie. Chlef, comme beaucoup d’autres villes, n’en peut plus d’avoir mal à sa vie et à sa dignité.

© Le Quotidien d’Oran




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